Les mots du libéralisme
Pour apprendre à s'adapter aux déviations de langage propres au libéralismemercredi 21 septembre 2011
Les mots du libéralisme : rassurer les marchés
Par L'anti-effet Barnum le mercredi 21 septembre 2011, 20:06
L'expression témoigne d'un mécanisme linguistique fort intéressant, avec deux termes aussi fumeux l'un que l'autre. Rassurer : mais pourquoi faudrait-il "rassurer" les marchés ? Sont-ils comme l'enfant qui a peur du loup ? Besoin d'un petit câlin ? De tendresse ? D'être réconforté ? Les marchés sont plutôt supposés faire preuve de la logique la plus froide et la plus implacable, celle des chiffres, celle de la main invisible qui régule tout, celle du caractère naturel et auto-régulateur du libéralisme. Ces mythes seraient-ils terminés, dépassés ? Finie, la toute-puissance de la finance ? Elle a besoin d'être "rassurée" ? On a beau chercher, les exemples d'investisseurs qui ont fait faillite, ou qui ont tout perdu sont des plus rares actuellement. Les investisseurs s'en sortent toujours, mais pas les particuliers ou les PME. Eux peuvent tout paumer, eux peuvent réellement se retrouver dans la mouise... Eux auraient besoin d'être rassurés.
Second terme plus qu'ambigu, "les marchés". C'est au moins une double figure de style : métonymie et personnification. Admirable vision des marchés en tant qu'entité unique, humanoïde, dotée de sentiments, capable de se déterminer. De se déterminer, mais avant toute chose de déterminer les mesures qui seraient à même de redresser la situation. On a ainsi constitué, à partir d'une multitude de financiers qui tirent chacun pour soi, un organe politique à part entière, puisqu'à chaque fois qu'il s'agit de "rassurer les marchés", c'est immanquablement de programme politique qu'il s'agit. Moins d'éducation, moins de charges, moins d'impôts, moins de services publics, des retraites plus tardives et plus petites, etc, etc. On peut voir dans "les marchés" une appellation new-look de la lutte des classes, où la classe des financiers et des grands patrons dirait merde à toutes les autres.
"Rassurer les marchés" est une invocation, un mantra. Toujours plus pour la finance, toujours plus, sinon le système s'effondrera. Mais en faisant les quatre volontés de la finance, dans une crise du système, on ne fait qu'accélérer l'effondrement. Jusqu'ici, tout va bien.
Synonymes : capituler, baisser son froc, faire preuve de faiblesse, se laisser berner, ne pas voir plus loin que son nez, filer droit dans le mur, appliquer aveuglement la doctrine libérale.
samedi 19 février 2011
Les mots du libéralisme : grogne
Par L'anti-effet Barnum le samedi 19 février 2011, 19:36
Grogne : désigne toute protestation contre l'ordre établi, que ce soit dans le secteur privé ou le secteur public. On appréciera particulièrement la finesse du vocabulaire et toute la manipulation que ce terme transporte. La grogne est forcément indéfinie, floue, mal exprimée, on imagine tout de suite les quelques mots incompréhensibles que l'on murmure entre ses dents, et qui sont plus un signe de mauvaise humeur qu'autre chose. C'est exactement cela : pas une véritable opposition, de la mauvaise humeur, quelque chose de non constructif, de passager, qui tient de la mauvaise volonté.
Dans le règne animal, c'est le cochon qui grogne. Ce n'est pas un hasard.
L'usage de ce terme fortement connoté est généralisé dans les médias dominants, c'est LA formule consacrée pour toute protestation. Or neuf fois sur dix, les mouvements relatés (figés dans l'expression rituelle "mouvement de grogne", qui achève de discréditer les grognards) ne sont pas flous et superficiels. Ce sont des oppositions manifestes, des résistances, des grèves, des contestations, des revendications - la langue française n'est pas à cours d'équivalents plus riches et plus descriptifs. En février 2010, la fronde de tout le pouvoir judiciaire contre une énième attaque du président Sarkozy, qui considérait le pouvoir judiciaire responsable de l'assassinat d'une jeune femme par un violeur récidiviste, était un mouvement rare (donc pas le fait de râleurs impénitents), porté par des individus sur-diplômés, au discours précis, étayé, factuel. Tout sauf de la grogne...
dimanche 15 février 2009
Les mots du libéralisme : moderne
Par L'anti-effet Barnum le dimanche 15 février 2009, 23:38
Moderne : concerne tout ce qui est refusé par les dominés et profite aux dominants. Essentiellement, la modernité est un concept tellement vide de sens qu'il est possible de tout y inclure. Si on considère moderne comme "non archaïque, actuel", se pose immédiatement la question : "que veut dire moderne pour un système politique ?" Le libéralisme économique, qui est défendu par la classe gouvernante, est-il moderne ? Il trouve sa source au plus tard au XVIIIème siècle (Adam Smith), avant de se développer au XIXème, et au prix de quelques évolutions et d'une radicalisation récente, d'atteindre au XXIème siècle sa forme la plus aboutie. Quelle modernité ! En prenant ce critère de la modernité, le marxisme est beaucoup plus moderne que le libéralisme. Mais moderne, dans la bouche des libéraux, ne peut être que synonyme de libéral.
Ainsi, Jean-Marie Bockel, brillantissime secrétaire d'État à la Défense et aux anciens combattants, a fondé en 2007, après avoir rejoint le gouvernement Fillon, le parti dénommé "Gauche moderne". Un parti se disant "libéral de gauche", partenaire de l'UMP, le parti libéral par excellence. Moderne, c'est libéral. Moderne, c'est un État sans moyens, des impôts aussi bas que possible, des classes sociales rigides, la richesse qui se transmet de génération en génération, les pouvoirs (politique, juridique, culturel) confisqués par quelques-uns, des services publics inexistants, une démocratie inexistante. La modernité selon le dogme libéral, c'est la structure de la société qui prévalait à l'époque féodale, avec les moyens de production de l'époque industrielle.
mardi 20 janvier 2009
Les mots du libéralisme : croissance
Par L'anti-effet Barnum le mardi 20 janvier 2009, 23:40
Croissance : la mère de toutes les vertus, le
nirvana, le but ultime du libéral. En soi, la fascination pour ce mot est assez
révélatrice d'un choix de société. Il faut croître, à tout prix, et si l'on ne
croît pas, c'est l'échec de la société. Idée étrange, pour le moins : pourquoi
devrait-on tout sacrifier sur l'autel de la croissance ? Pourtant, cette
obsession de la croissance, comme seul indicateur valable, matraqué à longueur
d'année par tous les économistes libéraux, pose quelques problèmes sérieux.
Prenons une base solide, bien documentée : Wikipédia. Article "Croissance
économique" (lui aussi disponible sous licence GNU FDL). Je cite
:
La croissance est un processus fondamental des économies contemporaines, lié à la révolution industrielle et à la notion de progrès. Elle transforme la vie des individus en leur procurant davantage de biens et services. À long terme, le niveau de vie des individus (distinct de la qualité de vie) dépend uniquement de cette croissance. De même, l'enrichissement qui résulte de la croissance économique peut permettre de faire reculer la misère matérielle.
Décryptage : si la production augmente, la richesse de tous augmente, donc la pauvreté recule. C'est là précisément que réside le problème. Ce théorème n'est vrai qu'à une seule condition : que l'argent issu de la production profite équitablement à la population. Et ce n'est évidemment pas du tout le cas. Ces dernières années, la répartition capital/travail dans la richesse produite s'est considérablement modifiée au profit du premier nommé. Autrement dit, la croissance profite aux investisseurs, et pas aux salariés. Et je ne parle même pas des exclus du système, de plus en plus nombreux, et qui ne bénéficient pas de l'accroissement de la richesse, le chômage augmentant, les salaires allant bientôt baisser, et les mécanismes de redistribution étant de plus en plus mis à mal par les gouvernements libéraux (qu'ils soient de droite ou de gauche).
Conclusion : la croissance est une diversion. C'est un indicateur de la bonne santé des investisseurs, mais certainement pas de la société toute entière. À chaque fois que la croissance vous sera évoquée, posez la question : "et la répartition des richesses ?" Refonder le capitalisme ? D'accord, mais dans ce cas, arrêtons de parler de la croissance.
samedi 10 janvier 2009
Les mots du libéralisme : fonctionnaire
Par L'anti-effet Barnum le samedi 10 janvier 2009, 19:13
Fonctionnaire : le mal absolu. Synonymes : fainéant, bon à rien, rond de cuir, privilégié. Notions à associer : dépense forcément injustifiée d'argent public, donc de mes impôts ; leur travail est forcément mal fait, ils y mettent forcément de la mauvaise volonté. Un fonctionnaire travaille forcément derrière un bureau qui sent le renfermé, il est forcément petit et rabougri, assis derrière un guichet sale et mal éclairé. Les hommes portent forcément de vieilles vestes en velours côtelé, et les femmes, des lunettes premier prix (les seules qui sont remboursées par la Sécu). Un fonctionnaire n'est jamais content, il est tout le temps en grève. Il a choisi le public parce qu'il n'est pas assez intelligent pour être dans le privé, pour travailler moins que les autres (le fonctionnaire ne fait a priori aucune heure supplémentaire), et pour avoir la sécurité de l'emploi, choix qui d'emblée le disqualifie et l'empêche de pouvoir être considéré comme un travailleur comme les autres. L'infime possibilité pour que le fonctionnaire soit plutôt victime de la mauvaise organisation des services, imposée par des politiques et des cadres supérieurs incompétents et payés fort cher, ne doit jamais être évoquée, afin de ne pas mettre en danger la théorie du déterminisme du fonctionnaire. Le fonctionnaire bénéficie de nombreux privilèges, et en demande toujours plus ; la seule garantie de l'emploi devrait justifier qu'il ait au contraire un traitement inférieur à celui réservé au courageux salarié du privé. Pourtant n'est-il pas normal que celui qui passe son temps de travail au service de l'État soit mieux traité que celui qui vise à enrichir des intérêts privés (je rassure les libéraux parmi mes lecteurs, c'est loin d'être le cas) ?
Dans un monde libéral parfait, plus aucun fonctionnaire n'existerait. Pourtant, il peut encore être utile de temps à autre : c'est un parfait bouc émissaire au cas où un problème de société n'aurait pas de solution toute trouvée. En cas de catastrophe naturelle, également, c'était au fonctionnaire de mieux faire son travail. Comme par définition (voir plus haut) le fonctionnaire ne fait jamais son travail correctement, l'excuse se révèle toujours valable.
La dénomination fonctionnaires est en outre très pratique. Sans même parler de la contractualisation qui se développe tellement que le principal marqueur du statut du public n'est bien souvent plus présent, les métiers cachés derrière le vocable fonctionnaires sont tellement divers qu'on s'étonne même que l'on puisse les grouper tous sous une seule et même étiquette. Entre ceux qui apprennent la lecture aux enfants, ceux qui rendent la justice, ceux qui s'occupent de remettre en état nos routes, ceux qui vous soignent quand vous êtes gravement malade ou blessé, ceux qui collectent l'impôt, etc., tant de réalités hétéroclites et de situations méritant chacune un traitement différencié. Mais non, on affiche fièrement "non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux", c'est pratique, les fonctionnaires sont toujours trop nombreux, et cela évite de dire quelle est sa politique. Des fonctionnaires en moins d'accord, mais quelle fonction de l'État veut-on affaiblir ?
jeudi 1 janvier 2009
Les mots du libéralisme : privilèges
Par L'anti-effet Barnum le jeudi 1 janvier 2009, 20:08
Privilèges : avantages dont bénéficient les moins favorisés (les pauvres) et qui ne sont pas admis par la classe favorisée. Exemple : les meilleures conditions de base de la retraite pour les fonctionnaires ne sont pas une juste récompense pour avoir servi la communauté, mais un avantage scandaleux pour des fainéants. Par contre, tout avantage lié aux revenus du capital, à des allégements possibles d'impôts, toutes les facilités (bancaires, par exemple) accordées aux plus favorisés (surtout ne jamais dire les riches !) ne sont pas des privilèges, mais la juste récompense d'un dur labeur.
Invoquer les privilèges de telle ou telle classe (typiquement les fonctionnaires) est très pratique pour monter une partie de la France contre l'autre, et ainsi éviter de poser des débats de fond sur la répartition des richesses.
dimanche 28 décembre 2008
Les mots du libéralisme : conservatisme
Par L'anti-effet Barnum le dimanche 28 décembre 2008, 19:54
Conservatisme : refus du changement. Qualité (ou plutôt défaut, selon les libéraux) de ceux qui ne veulent pas abandonner leurs protections sociales au profit d'une société totalement privatisée. Ainsi, les conservateurs ont réussi une opération de passe-passe admirable : ils ont utilisé la connotation négative du terme pour l'appliquer aux progressistes, assimilant leur refus des changements allant vers plus de conservatisme à un refus de tout changement. Depuis, conservatisme est utilisé à toutes les sauces, surtout dans des domaines n'ayant rien à voir avec la politique (voir par exemple dans le design automobile), façon comme une autre de vider le concept de toute substance. Pour une fois, mettons les points sur les i : le conservatisme vise à conserver un ordre rigide et pré-établi, basé sur des valeurs morales comme le respect des traditions, l'application stricte de la religion, l'ordre, la famille traditionnelle, la culture de la morale.
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