Noam Chomsky interviewé par Kourosh Ziabari (Tehran Times)
Tehran Times, 15 Avril 2009

Q : Professeur Chomsky, vous avez dit plusieurs fois que la plupart des pays du monde, y compris les membres du Mouvement des non-alignés (MNA), soutiennent les efforts de développement du programme nucléaire civil de l'Iran, mais certains aux États-Unis continuent à faire des commentaires dignes des faucons. Pourquoi est-ce le cas ?

R : Non seulement le Mouvement des non-alignés, mais également la grande majorité des Américains pensent que l'Iran a le droit de développer l'énergie nucléaire. Pourtant, presque personne aux États-Unis n'en est conscient, dont ceux à qui les instituts de sondages s'adressent, et qui pensent probablement être les seuls à avoir cette opinion. Aucune publication n'en parle. Ce qui sort dans les médias, constamment, c'est que la "communauté internationale" exige que l'Iran arrête son programme d'enrichissement d'uranium. Presque nulle part on ne remarque que le terme "communauté internationale" est habituellement utilisé pour faire référence à Washington et à quiconque se trouve suivre Washington, pas seulement sur ce point, mais en général.


Q : Le gouvernement américain pratique clairement un double standard dans sa politique étrangère. Alors qu'il soutient le droit d'Israël à posséder un arsenal nucléaire, les États-Unis n'ont de cesse de faire pression sur l'Iran pour qu'il stoppe son programme nucléaire civil. Quelle est votre position ? Et est-ce que l'Agence internationale à l'énergie atomique a le pouvoir de lancer une investigation du programme d'armement nucléaire israélien ?

R : L'argument de base a été expliqué avec beaucoup de franchise par Henry Kissinger. Le Washington Post lui a demandé pourquoi il affirme maintenant que l'Iran n'a pas besoin d'énergie nucléaire, donc qu'il doit être en train de travailler à une bombe, alors que dans les années 70 il insistait lourdement que l'Iran avait besoin de l'énergie nucléaire, et que les États-Unis devaient donner au chah les moyens de la développer. Sa réponse, c'était du pur Kissinger : "C'était un pays allié", donc il leur fallait l'énergie nucléaire. Maintenant, ce n'est plus un allié, donc il ne leur faut pas l'énergie nucléaire. Quant à Israël, c'est un allié, ou plus précisément un client. Ils héritent donc du maître le droit de faire à leur guise.

L'AIEA détient l'autorité, mais les États-Unis ne leur permettrait jamais d'en faire usage. Le nouveau gouvernement américain n'a donné aucune indication que cela puisse changer.


Q : Quatre États souverains possèdent l'arme nucléaire hors du cadre du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Trois n'ont jamais signé le TNP et le quatrième s'est retiré. Est-ce que l'Iran pourrait éliminer les incessantes pressions en se retirant du TNP ?

R : Non, cela ne ferait qu'accentuer les pressions. À part la Corée du Nord, tous ces pays reçoivent un soutien intensif de la part des États-Unis. Le gouvernement Reagan faisait semblant de ne pas savoir que son allié le Pakistan développait son armement nucléaire, pour que cette dictature puisse recevoir une énorme aide américaine. Les États-Unis ont accepté d'assister l'Inde dans le développement de ses usines nucléaires, et Israël est un cas à part.


Q : Quels sont les obstacles à l'établissement de négociations directes entre l'Iran et les États-Unis ? Est-ce que le lobby israélien a vraiment une si grande influence sur la corporatocracie américaine ?

R : Le lobby israélien a de l'influence, mais elle est limitée. On en a eu l'illustration avec le cas de l'Iran, une fois de plus, l'été dernier, pendant la campagne présidentielle, le moment où l'influence des lobbies est à son maximum. Le lobby israélien voulait que le Congrès vote une loi qui était proche d'un appel au blocus de l'Iran, un acte de guerre. La mesure a reçu un soutien immense, mais elle a disparu d'un coup, probablement parce que la Maison blanche a tranquillement affirmé qu'elle y était opposé.

Quant aux vraies raisons, nous n'avons pas encore d'éléments internes probants, il nous faut donc spéculer. Nous sommes certains qu'une grande majorité d'Américains veulent avoir des relations normales avec l'Iran, mais l'opinion publique influence rarement la politique. Les plus grandes entreprises américaines, y compris les puissantes entreprises du secteur de l'énergie, aimeraient avoir la possibilité d'exploiter les ressources pétrolières de l'Iran. Mais l'État insiste pour qu'il en soit autrement. Je présume que la principale raison est que l'Iran est simplement trop indépendant et trop désobéissant. Les grands pouvoirs ne le tolèrent pas, dans ce qu'ils croient être leur chasse gardée, et les régions du monde les plus productrices d'énergie sont depuis longtemps considérées comme le domaine de l'alliance anglo-américaine, maintenant avec la Grande-Bretagne réduite au rôle de partenaire minoritaire.


Q : Pensez-vous que nous allons assister à un revirement de tactique ou de système dans le traitement de l'Iran par les grands médias américains pendant la législature Obama ? Est-ce que ces médias vont arrêter leur propagande anti-Iran ?

R : En général, les médias adhèrent relativement strictement au cadre général de la politique du pays, même si cette politique est parfois critiquée dans son côté tactique. Cela dépend donc beaucoup de la position qui sera prise par le gouvernement Obama.


Q : Et enfin, pensez-vous que le président américain devrait présenter des excuses pour les crimes des États-Unis contre l'Iran depuis un siècle, comme l'a demandé l'Iran ?

R : Je pense que les puissants devraient toujours reconnaître leurs crimes et présenter leurs excuses aux victimes, en fait ils devraient aller beaucoup plus loin, et fournir une réparation. Malheureusement, le monde est en grande partie gouverné par la maxime de Thucydide : les puissants font comme ils le veulent, et les faibles souffrent comme ils le doivent. Lentement, au fil du temps, le monde devient plus civilisé, en général. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir.