Car après tout, pourquoi en faire tout un fromage ? Il y a dix ans, l'anniversaire avait été très, très discret. Pas de cérémonie grandiloquente, pas de mondovision, pas d'envoyés spéciaux venus des quatre coins du globe nous ressassant pendant des jours et des jours à quel point l'Ouest était mieux que l'Est...

Il faut dire qu'en ces temps reculés (ouh là, 1999, que c'était loin, Sarko était aux fraises, Fessebouc n'existait pas encore), l'Est tirait encore sacrément la tronche. La comparaison avec l'Ouest était peu flatteuse, et les crédits allaient... ben, aux plus riches, comme le veut la logique capitaliste. Et maintenant ? Pas beaucoup mieux, la quasi-totalité de l'activité économique est toujours à l'Ouest (au sens propre), et même si le pays est plus riche, le nombre de pauvres a lui aussi crû. La redistribution ? Ils attendront. Quoi, on ne le sait pas, mais ils attendront quand même.

Ne comptez pas sur moi pour dire que le système de la RFA était meilleur. Par contre, la réalité était certainement beaucoup plus nuancée qu'on ne la présente sur toutes les antennes depuis environ un mois. Santé et éducation gratuite, besoins essentiels garantis. Côté face, le flicage rapproché et la corruption généralisée justifient à eux seuls qu'on se réjouisse que ce système n'ait plus cours.

Ainsi, selon la formule consacrée, 1989 a vu "la fin de l'Histoire". TINA, There Is No Alternative, disait Mrs. T. (le surnom de Margaret Thatcher au Royaume-Uni - une référence à Mr. T, le balèze de l'Agence tous risques ???). Le capitalisme a triomphé du communisme, alléluia ! Seulement, sans rien contre quoi se battre, les théoriciens libéraux se sont vus un peu trop beaux. Ils ont cru naïvement qu'en poussant leur idéologie jusqu'au bout, on ne pourrait plus jamais revenir en arrière. Financiarisation, corruption généralisée, népotisme, victoire du capital par étouffement sur le travail, individualisme et endormissement du peuple... et donc, en 2008, paf le capitalisme.

C'est dans un contexte de grande incertitude, voire de nostalgie de la victoire, qu'arrivent ces célébrations. Et quelles célébrations ! Angela Merkel, en bonne élève, a voulu que sa petite sauterie en jette un max. Des gros décors, des installations entre défilé militaire dans une république bananière, fashion week et concert de boys band des années 90. Des caméras à n'en plus savoir quoi faire, des invités prestigieux qui s'emmerdent, de la grande cérémonie, avec orchestre, écrans géants, moyens techniques... jusqu'à l'indigestion.

Après l'acharnement médiatique de ces dernières semaines, où l'ÉVÉNEMENT (il lui faut au moins toutes ses majuscules) était anticipé sous toutes ses coutures, avec force reportages anecdotiques, images d'archives et leaders politiques d'antan ressortis de la naphtaline, l'apogée de ce 9 novembre avait un goût de too much. Trop de pognon gâché, trop de clinquant, trop de propagande, trop de décorum, trop d'exclusion du peuple au profit des puissants, trop de culte de la personnalité, trop de mauvais goût (mais quel est le crétin qui a eu l'idée nullissime des dominos, même pas au point techniquement ?), bref ce n'était pas juste une petite fausse note, mais un concert de canards.

Maintenant, la fête est finie. On remballe les cotillons. Que reste-t-il ? Dans le contenu, rien. Absolument rien. Tout le monde était content, tout le monde s'aimait, la belle affaire ! Non, vraiment, je continue à trouver toute la justification de cette pantalonnade dans le contexte. Dans ce qui est réellement important. Sur deux fronts : l'environnement, et Copenhague qui s'annonce comme un échec lourd de conséquences, où l'on décidera en fait de continuer à polluer et à surexploiter les ressources naturelles, en affichant un beau mépris pour les générations futures ; et la gestion de la crise, avec des G20 qui n'ont absolument rien changé de notable à un système dont l'inefficacité, la dangerosité et l'injustice sont maintenant criants.

Alors, il fallait absolument masquer l'ignorance totale des leaders actuels, et leur incapacité à sortir des dogmes qu'ils s'étaient évertués à propager depuis des décennies, leur incapacité à imaginer un avenir où tout n'est pas gouverné par le souci de se faire élire et de faire fortune aux frais de la princesse. Pour cela, quoi de mieux que de célébrer la victoire totale ? De faire revivre l'espace de quelques jours l'ennemi juré ? Mais si TINA est là, s'il n'existe aucune alternative, il va pourtant bien falloir en trouver une. Et comme dans l'après-1929, où il a fallu attendre l'arrivée de Roosevelt en 1933 pour voir un début de solution, tous les leaders sont perdus, dans l'attente de l'homme providentiel. Surtout, surtout, ne pas avouer que tous les capitalistes en chef ont les miquettes de voir leur système chéri, maintenu en vie à coup de milliards d'argent public, leur claquer entre les doigts. Là, c'est sûr, ce serait la fin de l'Histoire.