Une campagne de merde
Par L'anti-effet Barnum le mercredi 3 février 2010, 00:46 - Sarko - Lien permanent
Début 2010 en France. Pour la dernière élection avant les présidentielles de 2012, les régionales sont à la fois un ballon d'essai et un grand danger pour le pouvoir UMP et ses déclinaisons médiatiques, financières et idéologiques. Analyse d'une campagne où l'on recherche l'abstention, la diversion, la fabrique d'une opinion arrangeante. Petit journal d'une vraie campagne de merde.
Lundi 22 février 2010. Dernier avatar d'une campagne qui, à moins de trois semaines du premier tour, ne fait pas plus la une des journaux que la hausse spectaculaire du chômage depuis 2008 (c'est-à-dire presque pas), l'UMP accuse la tête de liste PS dans le Val-d'Oise, Ali Soumaré, d'être "un délinquant multi-récidiviste", distribution de documents judiciaires à l'appui. Peut-on tomber plus bas que d'accuser un jeune noir des pires stéréotypes, des attaques ad hominem ? Le pire est que ces informations ont vraisemblablement été obtenues directement auprès des représentants de la loi impliqués dans les procédures, puis transmises au Ministère de l'intérieur. Belle image d'une justice et d'une police qui ne servent plus qu'à défendre les intérêts d'un parti politique !
Réflexion faite, ce n'est peut-être pas le pire. Ce serait plutôt que côté respect de la loi et absence de condamnations, l'UMP se pose là, ce sont des modèles. De vrais exemples pour les électeurs (qui ont le grand tort d'élire et de ré-élire fréquemment des repris de justice notoires genre Pasqua, Balkany ou Santini, sans parler de ceux qui ont échappé on ne sait comment à des condamnations). Cet épisode révèle bien les extrémités auxquelles se sentent obligés d'arriver les hauts dignitaires UMPistes. Bien évidemment, les médias suivent, tête baissée, le doigt sur la couture du pantalon, et en font leurs gros titres. Nul doute que les réactions et suites judiciaires alimenteront les chroniques pendant au moins une semaine ou deux, tenant lieu de couverture de la campagne des régionales. Parce que tout, absolument tout est bon pour faire diversion.
Cet art de la diversion, le gouvernement l'exerce avec persévérance depuis la mi-2008, quand la situation économique a commencé a se dégrader (avant le déclenchement de "LA crise"). Pour cette élection, nous avons eu droit à pot-pourri, un best of diversion. Premier épisode : inventer un débat tapageur, sur un thème permettant de prendre des voix à l'extrême-droite (en lui empruntant son langage et ses arguments, attention à l'effet boomerang quand les idées racistes auront acquis un fort soutien !), j'ai nommé l'identité nationale. Thème sorti fort opportunément du placard en novembre 2009, alors qu'il y avait, et qu'il y a toujours deux ou trois sujets dont on peut avancer l'hypothèse certes hasardeuse qu'ils étaient plus urgents à traiter : des déficits abyssaux créés par une politique de cadeaux aux entreprises et aux plus fortunés (sans parler des dépenses somptuaires du pouvoir), un chômage qui s'envole, des inégalités sociales de plus en plus criantes, le mal-logement, les sans-abris, les banques et les grandes entreprises qui continuent de s'enrichir en privant salariés et PME de tout espoir ; absence d'espoirs aussi pour la jeunesse, ghettoïsation des banlieues, abandon de la tradition des droits de l'homme, menaces sur les libertés... deux ou trois sujets dignes d'intérêt, non ? Mais non, la priorité absolue est de se demander ce que c'est d'être Français. La dérive anti-arabes qui s'en est suivie, puis l'enterrement en première classe de ce pseudo-débat l'ont confirmé : c'était bien une diversion, un chiffon rouge qui attise les passions, puis que l'on range quand il commence à être un peu trop sale.
Ce ne fut pas le seul. Autre thème oublié à refaire surface, par l'unique volonté des médias dominants : l'insécurité. On l'avait oubliée, depuis 2007, où ce fut le principal thème de campagne de Sarkozy. Je dis "on l'avait oubliée", mais "on", ce sont les médias, et plus particulièrement les JT. Depuis la mi-janvier, l'insécurité est revenue à la une, doucettement, petit à petit. Ont ressurgi coup sur coup ces derniers jours : les attaques de distributeurs de billets (avaient-elles disparu ? non), les attaques de bijouteries (avaient-elles disparu ? non), deux trois très commentées agressions d'élèves dans les établissements scolaires (même réponse que précédemment, à qui voulez-vous faire croire que depuis la mi-2007, ce seraient les deux premières fois qu'une bagarre violente éclate dans un collège ou un lycée ??? Il y en a à longueur de semaine, sans que cela justifie les gros titres des JT), la drogue (quelques saisies qui interviennent bizarrement maintenant, et pas il y a six mois), les violences conjugales, quelques meurtres et enlèvements bien macabres, et que sais-je encore... Voilà de quoi occuper maintenant une bonne proportion des éditions, totalement artificiellement, de quoi susciter la peur des braves gens, et raviver la flamme pour une droite toujours aussi sécuritaire... alors même que les régions n'ont pas de compétences directement en rapport avec la police ou la justice ! Tout au plus peut-on leur attribuer une influence sur les causes structurelles de la délinquance, mais je doute que les médias évoquent des considérations aussi complexes et peu spectaculaires.
La longue litanie des diversions ne s'arrête malheureusement pas là. Un séisme en Haïti a été exploité (le mot est choisi) jusqu'à la nausée. En aurait-il été de même dans un pays non-influencé par la France et les États-Unis ? Des sommets de pathos et de bons sentiments ont été atteints, sur quasiment trois semaines. J'oublie certainement bien d'autres diversions, comme les intempéries (il neige en hiver, incroyable) ou les incidents dans les transports. Je passe également un voile salutaire sur le traitement "différencié" des campagnes de l'UMP et du PS : des heures et des jours à développer dans les médias nationaux le conflit du PS autour de la candidature de l'ex-socialiste Georges Frêche, contre qui le PS a tardivement décidé de constituer une liste officielle, et face à cela l'UMP qui n'a voté la composition de ses listes qu'à 60%, situation inouïe qui engendre encore maintenant beaucoup de remous, remous qui sont absolument inaudibles dans les médias, comme par magie. Le résultat de cette non-campagne, c'est le constat faussement désabusé qu'on font actuellement les médias : "la campagne des régionales n'intéresse pas les Français, l'abstention s'annonce élevée". Tu m'étonnes, John ! Pour qu'ils s'y intéressent, encore faudrait-il leur en parler, et leur parler du fond, des vrais enjeux !
Pourtant, en toute logique, les médias devraient adorer les régionales. Dans toutes les écoles de journalisme, est enseigné le principe de proximité, qui suppose que plus une info est proche géographiquement des Français, plus elle les intéresse. Or un rapide coup d'œil au JT des régions, j'ai nommé le 13h de Jean-Pierre Pernaut, confirme que les régionales sont un sujet à aborder le moins possible. Joli paradoxe.
Mercredi 3 mars. Ce que je viens d'écrire se vérifie encore. Nouvelle diversion depuis ce week-end : une tempête a ravagé la côte Ouest de la France. Et depuis, les médias dominants en font des tonnes. Des éditions entières consacrées à la catastrophe, force logos et jingles spéciaux, moult reportages remplis à ras-bord de pathos, les larmes des sinistrés en gros plan, les anecdotes sordides, des longues interviews de familles entières, les enfants compris. Trois jours que cela dure, que l'on est dans l'émotion, avec des gouvernants qui, droite et gauche confondue, se sont rués sur zone tels des charognards pleins de fausse compassion et vides de mesures politiques. Trois jours que l'on aura passés sans parler des régionales.
Plus que 10 jours à tenir pour le système politico-médiatique, qui pourra alors contempler l'étendue des dégâts qu'il aura lui-même causés. Abstention forte et montée du FN sont plus que prévisibles. Mais défaite cuisante pour l'UMP, dès le premier tour. Je ne prédis rien, je regarde les médias construire le résultat. Ainsi va la politique en 2010.