Ce n'est pas comme si ce remaniement était le premier de la présidence Sarkozy (c'est le septième), ou que le précédent remontait à trop loin et que l'excitation des commentateurs face à une séquence politique inédite serait à son comble. Non, ce remaniement est banal, terne, sans aucune envergure ou projet politique à part le libéralisme mou, c'est un gouvernement qui se recroqueville sur lui-même, l'immobilisme qui touche de plein fouet le roi de la politique-blitzkrieg.

Le Premier Ministre reste, les principaux ministres restent, tous les pions permettant d'occuper en façade tout le spectre politique sont remerciés. Au mieux, c'est un non-remaniement, au pire une marque de mépris pour des Français pour qui ce doit être le cadet des soucis. Pourtant toute une mise en scène a été savamment entretenue depuis une petite semaine, avec un pseudo-suspense et une dramatisation du cérémonial peu habituelle. Mise en scène excessive qui a été relayée à l'excès par tous les médias dominants. Une telle perte de lucidité collective ne fait pas sens. Elle est totalement à contretemps avec la séquence précédente, celle du conflit des retraites et de quelques menues difficultés pour le Président et le gouvernement. Et si c'était le but ?

LA diversion des diversions


J'émets donc l'hypothèse d'une double utilité pour ce remaniement. La première, évidente, est de préparer l'échéance qui est l'obsession du roi de la talonnette, et pas seulement quand il se rase : la présidentielle de 2012. Les deux temps de la présidence, avec le plus gros des "réformes" libérales, puis une séquence pour se faire réélire, ne sont un mystère pour personne. La seconde est aussi un grand classique : le remaniement ne sert pas que pour le long terme, mais aussi pour solutionner un problème politique de très court terme. On l'a vu après les municipales 2008 ou les régionales 2010, après les affaires Joyandet et Blanc, où dès que la majorité est dans une séquence défavorable. Ici, la raison est simple : il s'agit de donner le coup de grâce au mouvement de protestation contre la réforme des retraites. Qu'il intervienne 5 jours seulement après la promulgation du texte est tout sauf un hasard.

La Sarkozie a eu chaud aux fesses : plusieurs semaines durant, elle a perdu le contrôle du pays, et il s'en est fallu de quelques jours (avant les vacances de la Toussaint) pour que le conflit se transforme en grève générale. Sa durée et sa vigueur ont surpris, et tout a été fait pour promulguer la loi au plus vite. C'est là qu'un remaniement est doublement utile : d'une, il donne l'impression d'une séquence totalement nouvelle, et que ce qui a été fait avant est du passé (ce qui revient un peu à se dire "perché" quand on joue au chat du même nom) ; mais surtout, de deux, il offre une diversion monumentale : on ne parle plus que de cela, le reste, donc le conflit social, passe à la trappe.

Pour que la diversion fonctionne, la complicité des médias de masse était indispensable. Et de manière absolument inexplicable, pendant une semaine avant le 14 octobre, et durant toute la semaine qui a suivi, le fameux remaniement dont tout le monde se foutait tellement il était certain qu'il n'allait pas bouleverser la politique menée depuis 2007 est devenu le sujet numéro 1. Cela allait jusqu'à l'absurde, nombre de commentateurs admettant que le sujet était sur-traité et qu'on se tamponnait un peu le coquillard du nom du futur Premier Ministre, surtout depuis qu'il apparaissait évident que le petit nerveux plein de tics (si, si, celui dont les initiales sont N.S.) n'avait d'autre choix que de conserver le coincé au charisme d'huître d'aquarium (initiales F.F.). Reste que le sujet continuait de faire la une de tous les médias dominants.

Rassurez-vous, je ne suis pas en train de remettre au goût du jour la bonne vieille théorie du complot et du tous pourris. Non, ce sont toujours les mêmes mécanismes de connivence avec la presse : pas de complot, juste des intérêts communs. Pour la presse, remaniement = feuilleton émotionnel et suspense = audiences. Donc on en fait des caisses avec le bon plan à audience, surtout après une séquence grèves et manifs qui avait tendance à traîner en longueur et à ne plus permettre de traitement sensationnaliste. Si les audiences impliquent de créer un engouement artificiel et de favoriser le gouvernement, eh bien tant pis (ou tant mieux, mais ce n'est pas l'essentiel), au moins les chiffres seront bons. La diversion fut bien orchestrée, avec en point d'orgue le week-end des 13 et 14 novembre, où le suspense était à son comble. Les chaînes d'info en continu commentaient en long, en large et en travers la moindre ouverture de porte des palais de la république. Ce n'est pas une image ou une exagération, des envoyés spéciaux faisaient réellement le pied de grue et intervenaient pour dire que non, il ne s'était rien passé mais que la dernière rumeur était que... Le souvenir de motos suivant la voiture que l'on suspectait être celle de l'ex-mais-futur Premier Ministre entre Matignon et l'Elysée reste gravé dans ma mémoire. Quant à l'utilité ou l'intérêt de suivre cette voiture à ce moment et de montrer les images en boucle, ça je ne l'ai pas encore compris. Oui, ce fut LA diversion des diversions. Et elle a réussi, puisque le conflit des retraites est terminé.

Fillon président


Tentons maintenant de tirer deux ou trois menus enseignements de cet épisode. Un consensus des plus amusants semble s'être dégagé autour de François Fillon. Il a été loué, même et surtout pour tout ce qu'il n'est pas : populaire (il faudra m'expliquer comment on peut être populaire à 40% dans les sondages, avec toutes les largesses qu'autorisent ces derniers), modéré et anti-bling-bling (comprendre terne, sans saveur ni charisme, et pour le non-bling-bling rappelons que le monsieur fait tout de même de la course automobile en amateur et en Ferrari), et même hyper-Premier Ministre (un comble pour celui qui a sans doute eu le moins d'influence de toute la 5ème République).

Mais les louanges restent, et par miracle Fillon devient un homme fort. Belle campagne de communication. J'y vois le signe de la faiblesse de Sarkozy, et la nécessité pour l'UMP de se préserver un second candidat possible si l'hypothèse Sarko 2012 paraissait vraiment impossible à tenter à l'automne 2011. C'est dire la mouise dans laquelle est ce parti, la capacité de Fillon à soulever les foules n'étant plus à démontrer -on sait qu'elle est inexistante. Mais si Fillon devait devenir un rival de Sarkozy et qu'une guéguerre interne devait les ronger, je serais le premier fan de Fillon. Fillon président !

Et maintenant, jouons ensemble au jeu des 7 erreurs. Les 7 boulettes de Sarko pour ce remaniement.

Le jeu des 7 erreurs


Copé à l'UMP : apparemment une concession de Sarkozy, qui aurait préféré Copé au gouvernement pour pouvoir mieux le contrôler. Ce n'est un mystère pour personne, Copé aspire à être le candidat UMP à la présidentielle 2017. L'UMP est sa rampe de lancement, et il ne peut pas ne pas être tenté par une prise de contrôle progressive de ce parti qui jusqu'ici ne tournait qu'autour de Sarko. Plus Copé sera fort, plus Sarko sera faible. Le président vient de se tirer une jolie balle dans le pied.


Besson au numérique : c'est un retour, puisqu'Eric Besson avait inauguré ce secrétariat d'État (maintenant ministre auprès du ministre) en mars 2008. Il n'y avait pas brillé, son seul fait d'armes ayant été un plan France Numérique 2012, coup de pub sans suite. C'est un symbole révélateur de la place accordée à Internet par l'UMP : une toute petite place, et encore uniquement vue sous le prisme de l'économie. Ils n'ont donc toujours pas pris conscience des changements fondamentaux apportés par Internet dans l'organisation de la société et dans la nouvelle voix accordée aux citoyens. Tant mieux pour la gauche si elle a l'intelligence de se saisir du sujet (ce qui n'a pas l'air de se produire) et tant pis pour l'UMP, tant Besson est doué pour se faire détester de tous - tous ceux pour qui Internet est essentiel vont se sentir de plus en plus loin de l'UMP, et ce n'est pas un enjeu électoral mineur.


Un oubli sans doute : où est passé le ministre de la relance ? Il ne me semble l'avoir lu, vu ou entendu nulle part, pourtant l'un des grands bouleversements de ce remaniement est la suppression pure et simple du ministre de la relance. De trois choses l'une : soit la relance n'est plus d'actualité, l'économie française étant définitivement relancée (allô la Lune ?), soit le programme de relance est arrêté et c'est un aveu d'échec qui aura coûté quelques petites dizaines de milliards d'euros, soit le ministre Devedjian a été tellement mauvais qu'il a torpillé la fonction qu'il portait. D'ailleurs on a rarement connu ministre UMP moins visible que Devedjian. Je parie pour un peu des trois.


Des déçus (mais Borloo candidat, beau coup de bluff) : l'une des grandes prouesses du sarkozysme était de réussir à toujours contenter ceux qu'il a réussi à intégrer dans sa majorité pseudo-plurielle, par un jeu subtil de postes accordés et de copains placés, finalement pas très loin d'une corruption généralisée. Et là patatras, la majorité UMP perd de son unité : les centristes sont furieux, les soi-disant de gauche amers, et il y a toujours les Villepinistes qui sont encore un peu à l'UMP un peu déjà en-dehors. Cela commence à faire pas mal de déçus et de futurs adversaires, ce qui n'est jamais bon dans la perspective électoraliste qui est celle de notre Président bien-aimé. Quant à la soi-disant future candidature en 2012 de Borloo, je suis prêt à parier qu'il n'en fera rien. Par contre, cela prend de l'espace sur les Morin et autres Bayrou qui pourraient prendre des voix à l'UMP en 2012.

Woerth dehors : après avoir tant défendu son ministre, un honnête homme, si désintéressé, menant la réforme des retraites avec une grande compétence, sitôt la réforme adoptée, le bon soldat est viré, alors qu'il souhaitait rester. Un peu inhumain comme méthode. Le boulet, dehors ! J'ose espérer que cela ne fera pas oublier l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy et toutes ses ramifications, elle ne s'arrête pas avec l'éviction de Woerth. Comme signe qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume, on ne fait pas mieux. Par contre, Roselyne Bachelot reste, malgré sa gestion pour le moins médiocre et dispendieuse de la grippe porcine. Allez comprendre.


Juppé le retour : finalement il faut croire que la prime à la crasse est toujours d'actualité en politique. Alain Juppé, condamné dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, revient au gouvernement. Le nombre de politiques déjà condamnés à être encore en poste est assez hallucinant en France. En tout cas, il me semble que la nomination de Juppé est une erreur politique, car c'est porter le flanc à des critiques faciles mais terriblement justifiées sur le manque de probité de la Sarkozie.


Les mêmes partout : et finalement, la première de toutes les erreurs a été de garder la grande majorité des membres importants du gouvernement. Quand la poussière soulevée par le battage médiatique sera retombée on s'apercevra que rien n'a changé. Pas plus le président qui miraculeusement redécouvrirait la solennité et la distance qu'impose la fonction de Président dans la 5ème République que la ligne politique qui restera basée sur la casse du service public et l'accaparement de toujours plus de richesses par les classes supérieures. Le rejet de cette politique et de cette façon d'exercer le pouvoir ne vont pas s'éteindre de si tôt.


Pour finir, ayons une pensée émue pour l'autre protagoniste de ce blog, Ségolène Royal, dont la première initiative suite au remaniement a été de... "tendre la main aux centristes". Merci à elle de justifier l'existence de ce blog, en prenant Sarko comme modèle pour sa tactique de soi-disant ouverture, à la différence près que c'était aussi pour elle une nouvelle occasion de faire infléchir la ligne du PS vers la droite. Vivement le retour de la politique. La vraie, celle des idées et des programmes. On en était bien loin.