Si vous vous intéressez un tant soit peu à la politique, que vous suivez les émissions sur le sujet dans les médias, alors le nom de Dominique Reynié ne vous est pas inconnu. C'est un des "experts" qui interviennent très régulièrement, car ils sont de vraies références dans leur domaine. Qu'il s'agisse des sujets de société, des querelles du PS, des réformes libérales, des problèmes sociaux, de l'interprétation de l'opinion des Français, à la télé, à la radio, dans la presse écrite, sur internet, Dominique Reynié est partout.
Sa réputation d'expert, il la doit à son poste habituel : il est chercheur à Sciences Po (chercheur associé du Cevipof, pour être très précis). Ses thèmes de recherche : Etat, opinion publique, philosophie politique, sociologie électorale, sondages, enquêtes d'opinion. Un professionnel de l'interprétation du sens dans lequel souffle le vent, donc. Et passons sur le fait que Sciences Po nous livre depuis des années des générations entières de politiciens médiocres, dont les plus intelligents savent se détourner vers le monde des affaires, et prenons l'appartenance de Reynié à ce pinacle de la politique comme une justification de son titre d'expert.
Reynié devant, l'UMP et une multitude de puissants derrière
Toutefois, Dominique Reynié intervient à un autre titre. Il est directeur général de la Fondation pour l'innovation politique. Et outre cette fondation, il sévit dans une encore plus grande fondation, la fondation Robert Schuman (qui se décrit fallacieusement comme "le centre de recherches sur l'Europe"). Alors là, si ça ne fait pas expert, monsieur qui sait beaucoup de choses, grand connaisseur de la politique, impartial et au-dessus de la mêlée, on peut croire que personne d'autre ne mérite le grade d'expert. Eh bien, on se tromperait lourdement. La Fondation pour l'innovation politique, c'est une machine de guerre, et surtout ça n'a rien d'un organisme neutre.
Revenons à sa création. Elle date du 14 avril 2004, et comme le
rappelle cet article sur le site du CAIRN, la Fondapol, comme elle se
surnomme, est un "laboratoire d'idées pour l'UMP". Son père est Jérôme Monod,
le conseiller politique, l'idéologue de Jacques Chirac. Parmi les membres
éminents, on trouve :
- son président,
Nicolas Bazire ;
- son vice-président, le très contestable PDG de Poweo, Charles Beigbeder
;
- Pierre Giacometti, autre sondologue habitué des médias ;
- Francis Mer, ex-ministre des Finances, grand patron, libéral tendance pas
très fin ;
- Pascal Perrineau, un double de Reynié, en plus médiocre ;
- Alexandre Adler, historien réputé pour ses raccourcis fumeux et son approche
très personnelle de la vérité historique ;
- Jean-Jacques Aillagon, ex-ministre de la culture, un de ceux qui ont entamé
le démantèlement de la culture française ;
- Thierry Breton, encore un ex-ministre, qui n'aura pas non plus brillé par sa
compétence ;
- Michel Camdessus, ex-gouverneur de la Banque de France, dans les beaux jours
du libéralisme à la française ;
- Patrick Kron, président d'Alstom ;
- Laurence Parisot, que l'on ne présente plus ;
- Pierre Richard, président de Dexia ;
- Jean-Michel Severino, DG de l'Agence française de développement (genre de FMI
bleu-blanc-rouge, tout autant dogmatique), peu connu, mais qui gagnerait à
l'être plus (un interlocuteur charmant, bien sous tous rapports) ;
- Jean-Paul Bailly, président de La Poste, militant pour la privatisation de
son groupe.
La liste est encore longue, mais toujours si vous vous intéressez à la politique, vous avez déjà compris que c'est là le gratin mondain du libéralisme (au sens économique du terme, bien entendu). Il est amusant de remarquer qu'alors que les instances de gouvernance et les conseillers de la fondation font le plein, le "comité d'éthique" compte... deux membres. Un signe révélateur. Reste que la Fondapol regroupe une belle brochette de puissants et d'influents, tous adhérents ou sympathisants de l'UMP. Alors, maintenant, à chaque fois que vous entendrez Dominique Reynié s'exprimer, vous saurez que derrière lui, ce sont tous ces personnages qui s'expriment, et vous passerez alors tous ses propos par ce filtre. Dominique Reynié est le porte-parole des puissants et des libéraux. Son temps de parole devrait être comptabilisé avec celui de la majorité, tellement il en fait partie.
Ainsi, on comprend mieux son insistance à parler du PS, surtout lors de la guerre entre Royal et Aubry, pour dire à quel point Royal incarne une conception moderne de la gauche, et Aubry un projet archaïque, d'un autre temps. Il défend ce qui fera gagner les libéraux. Idem quand il affiche un soutien sans faille à Sarkozy, même après ses interventions médiatiques plus que médiocres à propos de la crise, idem quand il critique les mouvements sociaux. Reynié qui parle, c'est le service après-vente du gouvernement.
La Fondation pour l'innovation politique : un scandale républicain
Le scandale de cette fondation, c'est qu'elle soit reconnue d'utilité publique. Au nom de quoi une fondation pour faire passer les idées de l'UMP aurait une quelconque utilité publique ??? Ce n'est pas un parti politique, que je sache. Et surtout, c'est son financement qui interpelle. Je vous encourage à lire son rapport d'activité 2007-2008 (portant sur la période juste avant la nomination de Dominique Reynié, en octobre 2008), aucune donnée n'étant disponible depuis. Tout le document est très intéressant, mais allons directement page 56, où je lis : "Le montant des subventions publiques provient pour l’essentiel du programme/action 129 du budget des services du Premier ministre." Et le montant de ces subventions : plus de deux millions cent mille euros (oui, 2 100 000 €, ce qui peut passer pour une bagatelle en ces temps de distribution de milliards, mais qui reste une jolie somme pour un organisme qui ne produit rien que des idées) en 2006 comme en 2007, soit en 2007 78,7% de son budget. C'est là qu'est le scandale.
Le contribuable français paie pour que soit répandue la doctrine UMP. Que cette fondation soit financée par des entreprises et de riches donateurs, cela ne choquerait pas. Mais au lieu de cela, nous payons pour notre propre intoxication. Et pour couronner le tout, les subventions ne sont pas attribuées après examen d'une commission, elles viennent directement du Premier ministre. Dès lors, on est en droit de demander où va l'argent. Dominique Reynié est-il rémunéré ? Combien ? Quelle est l'attribution précise des fonds (et non le simulacre d'explication page 56 du même rapport d'activité) ?
Une des marottes des libéraux est leur dénonciation de ce qu'ils appellent l'assistanat (version moderne de l'État providence). Que je n'entende plus jamais Reynié aborder ce thème. Lui est un assisté de première classe : il est fonctionnaire, grassement payé par l'État, et il travaille pour une fondation presque intégralement financée par l'État. Alors, plus aucune critique des dépenses de l'État ne doit être admise de sa part.
Dominique Reynié m'a déjà fait l'honneur de sa présence sur ce blog. Cher Dominique, je ne doute pas que vous viendrez vous défendre ici. J'accueillerai avec plaisir vos commentaires ; les plumes sont prêtes, le goudron est en train de chauffer. Je sais que vous vous êtes fait plus discret ces derniers temps, dans l'attente que soit effectif le changement de président de votre fondation. Votre silence serait une acceptation de tout ce que je viens d'écrire. Je ne veux pas que vous puissiez recommencer votre œuvre de propagande sans que tout le monde soit au courant de ce que vous représentez. Il est temps d'abattre vos cartes. Et que cesse le scandale de la Fondation pour l'innovation politique.